RENCONTRE D’UN AUTRE TYPE…

Cette mésaventure m’a été rapportée par monsieur Henri Chaix qui habitait au pied du Roc et qui, chaque fois que je passais devant chez lui lors de mes balades, me faisait rentrer pour me raconter une histoire de « l’ancien temps » dont il me savait friand.

« Le spectateur n’aime être surpris que par ce qu’il attend. » Paul BERNARD dit Tristan BERNARD

Il était une fois, en forêt de Saoû, à la fin du 19ème siècle, début du 20ème Quelques années avant la « Grande Guerre »…de 14-18

Ça se passait comme cela en temps longtemps dans notre forêt de Saoû…

Fifine était courbée depuis plus d’une heure déjà. Auprès d’elle, se trouvait un grand panier d’osier dont le fond était tapissé par un imposant torchon blanc qui débordait sur les côtés.

Elle l’aimait bien son grand panier d’osier, elle ne s’en séparait pratiquement jamais. A cela, il y avait plusieurs raisons. Bien que de belle contenance, il était léger et solide mais surtout, le plus important, c’est qu’il était le dernier fruit en date, du travail hivernal de son pauvre père. Ce père qu’elle avait tant adoré et qui, l’été passé, les avait quittés accidentellement en pleine santé. Un bien triste coup du sort que ce mauvais coup de pied de cheval énervé par l’orage avait donné là !

Méticuleusement, comme autant de petites taches de sang, une à une, Joséphine cueillait les petites drupes rouges et les déposait sur le tissu immaculé. Pour arriver dans ce coin tranquille, elle avait dû marcher trois bonnes heures à travers bois. Mais, ici, elle savait pertinemment qu’elle trouverait « sa fortune ».

Sa grand-mère connaissait déjà l’heureux endroit. La vieille femme l’avait indiqué à sa fille qui, à son tour, avait transmis à la sienne le judicieux « secret ». Car, comme pour les champignons ou les airelles, les « bons coins » restaient à jamais rattachés à celui ou à ceux qui les découvraient.

Ainsi, au fil des générations, devenaient-ils pratiquement de subtils « secrets de famille ». Les livrer aux « étrangers », c’était un peu comme trahir les siens. Aujourd’hui, quand la jeune femme rentrerait au village, le panier plein, lorsque, avec une petite pointe de jalousie, on la taquinerait pour connaître sa fameuse cachette, évasivement, elle raconterait que, ce matin, par hasard, entre le Pas de Berlhe et le Refuge des Princes, elle était tombée sur un vrai champ.

Demain, ou une autre fois, ce serait entre St Médard et le Pas de Courbis. Comme il y a beaucoup d’espace entre tous ces différents lieux, les renseignements ne vaudraient pas grand-chose. D’ailleurs, en réponse, figés et habituels, s’il le fallait, les sourires d’à propos de ses interlocuteurs le lui prouveraient aisément.

Mais cela faisait partie de ces jeux délicats qui géraient alors la convivialité campagnarde de cette époque. Pourtant, ce matin, de toute évidence, une « veinarde » avait dû découvrir le lieu « béni ». Dans l’esprit de Fifine, ce ne pouvait être qu’une chanceuse, les hommes étaient trop rares à pratiquer ce genre d’occupation.

Pour ces délicates cueillettes, il ne fallait ni force ni courage et surtout pas de gros doigts patauds. Finesse et dextérité, apanage d’un sexe répertorié par ses contemporains comme « faible » semblaient, par contre, ici, incontournables.

Ce ne pouvait être un gamin non plus, l’endroit se trouvait bien trop éloigné de la ferme la plus proche. Mais alors, sur les rameaux ouverts d’aiguillons légèrement piquants, qui pouvait bien être cette étrangère à la famille qui avait l’outrecuidance de ramasser, elle aussi, ses délicieux petits fruits écarlates ?

Pour l’instant, notre jeune cueilleuse désappointée n’entendait seulement que l’agaçant bruissement des « infâmes manœuvres de l’intruse ». Malheureusement, malgré ses efforts, de sa place, même grandie sur la pointe des pieds, elle n’arrivait pas à découvrir qui commettait l’odieux délit. Il faut dire, en effet, qu’un important buisson de ronces et d’églantiers entrelacés lui en cachait l’inconvenante auteure.

Mais, enfin, aujourd’hui, qui pouvait bien avoir cet inqualifiable toupet de dérober ses si chères framboises ?

Alors, n’y tenant plus, les mains sur les hanches, bien qu’un peu mal à l’aise, avec quand même une toute petite pointe d’humour au cas ou, Joséphine osa assez sèchement :

« Disé donc, foudrio pensà dé m’en laïssà quouquàs unas. Fou pas tou mé prendé ! » (Dites-moi, il faudrait penser à m’en laisser quelques-unes et pas tout me prendre !

A cause sans doute, de cette inattendue et assez rude interpellation, de l’autre côté de la touffe d’arbrisseaux sauvages, l’impudente « soi-disant cueilleuse » se redressa alors aussitôt.

De ses petits yeux marrons et tristes, un grand ours droit comme un i sur la plante de ses pattes arrière, regardait tout étonné sa jeune interlocutrice. Alors, le cœur battant, en se griffant les jambes, attrapant par l’anse, d’une main son si précieux panier à moitié rempli et de l’autre le bas de sa longue robe noire, sans se retourner, les yeux dans les yeux, à petites enjambées, Fifine commença lentement à reculer. Lorsqu’elle pensa être assez loin du gourmand animal, elle fit enfin prestement volteface et se mit à détaler de toutes ses jeunes et brûlantes jambes égratignées. L’autre resta là, les pattes avant pendantes, l’air hébété, tout pantois, comme un amoureux éconduit par la surprise d’une fraîche rupture.

Penaude, un peu essoufflée, en passant devant le lavoir communal, lorsqu’elle fit son entrée dans notre village de Saoû, pour ne pas perdre la face, avec sa médiocre récolte, devant les regards médusés, elle conclut péremptoirement, d’un ton qui coupait court à toutes tergiversations futures :

«A qu’est-an, doupigué fa trop sé, la récolto eï pas terriblo » (Cette année, il fait trop sec, la récolte n’est pas terrible !)

Sans s’attarder, de façon hautaine, en se trémoussant un peu, Joséphine continua son chemin. Malgré la saison favorable, tout le monde comprit qu’il ne fallait pas insister et personne ne crut bon de poursuivre. On fit bien des hypothèses, certains étaient presque certains, d’autres affirmaient croix de bois, croix de fer. Sa jeunesse et son mignon minois pouvaient faire rêver à toutes sortes de rencontres. Les jours, les mois, les années s’enchaînèrent. Puis, d’autres sujets de préoccupation plus sérieux remplacèrent celui-là. Alors elle même grand-mère, ce n’est que bien longtemps après, qu’elle avoua à sa petite fille cette fâcheuse mésaventure.

Au fait, pourquoi diable le quatrième péché capital, la divine gourmandise, ne devrait-elle être exclusivement qu’un humain travers ?