LES HEURES CHAUDES DU CHÂTEAU D’EURRE
Habitants et visiteurs de Saoû, vous vous demandez peut-être pourquoi le Château D’Eurre est dissymétrique et qu’il semble lui manquer deux tours d’angle ?….Vous allez bientôt comprendre…
« Dans tout ce que la nature opère, elle ne fait rien brusquement. » Chevalier DE LAMARK
« Le long de l’allée couverte du premier étage, j’aimerais bien remettre les anciens piliers d’origine. Les futs en pierre sont encore presque tous là, couchés dans la cour. Ce serait plus typique n’est-ce pas ? Ma famille les avait fait remplacer par ces colonnes métalliques après l’incendie de l’aile droite du château. »
En hochant la tête, bras croisés, écoutant attentivement mon passionné interlocuteur, « le Maître des lieux », installé au cœur de la ravissante cour fermée, je contemplais le vénérable bâtiment.
Ce soir-là, rentré chez moi, à la lumière des explications qui m’avaient été données, j’imaginais ce qui avait pu se passer.
La nuit était froide et claire, une nuit d’après Bise. Comme un énorme fanal, la lune posée sur le Roc éclairait lascivement tout le village de Saoû.
A peine ponctué par des hululements lointains et irréguliers, un silence d’église enveloppait tout le pays.
Tout à coup, un impressionnant ramdam de sabots clapotant bruyamment compromit la quiétude nocturne de la rue de l’Houme. Deux femmes et un homme appelaient à l’aide en patois local, que je vous traduis ici : « Aux seaux, aux seaux, le château est en feu, le château est en feu ! »
Un large halo rougissait maintenant l’aile droite du château d’Eurre et une épaisse fumée blanche venait ternir la voûte constellée. « On a voulu forcer « l’éducation des magnans » en allumant plus de brûlots qu’à l’habitude, une méchante escarbille a dû mettre le feu. » Expliquait l’une des fileuses échevelées.
Pour alimenter les tissages de Lyon et de St-Etienne, à la fin du 19ème siècle, plus de vingt milliards de vers à soie dauphinois et provençaux étaient alors sacrifiés dans leurs cocons pour produire jusqu’à vingt-huit millions de kilogrammes du précieux fil.
De Lyon à Marseille, dans toute la vallée du Rhône jusqu’aux bords des Alpes, pour nourrir tout ce petit monde vorace et grouillant, de longues files de mûriers longeaient les routes, les chemins et même les moindres voies de circulation.
Aujourd’hui, à Saoû, quelques rescapés de cette illustre époque étalent encore leurs courtes ramures pour ombrager le chemin des Auches. Cependant, le printemps venu, personne ici désormais ne dépèce plus leur tendre feuillage. Sacs de jute en bandoulière, les gamins les plus lestes n’ôtent plus méticuleusement, une à une, les délicats limbes nervurés. Comme celles de leurs voisins, l’automne arrivé, leurs feuilles se laissent communément entraîner dans d’étranges circonvolutions avant de joncher un sol de plus en plus froid.
On ne trouve plus, non plus, dans le généreux corsage des belles, les inestimables « petites graines » de bombyx que l’intime chaleur corporelle réveillait précocement, bien avant la saisonnée.
Transformés en magnaneries plus ou moins importantes et plus ou moins bien agencées, dans toute notre région, de nombreux greniers montrent encore les traces du passage de cet étonnant « parpillou » extrême-oriental.
(En Chine, pour préserver jalousement cette industrie de luxe, l’exportation des œufs et des plans du mûrier nourricier fut longtemps punie de mort. Les inestimables « graines » furent introduites en Europe en cachette, dans des cannes creuses, par des moines voyageurs. Ce serait, parait-il, un certain Pierre Roger de Beaufort, plus connu sous son nom de Pape français Grégoire XI, certainement amoureux de fins et doux brocarts qui les aurait introduits près de chez nous, en son comtat d’Avignon.)
Comme cette intéressante production améliorait alors considérablement un maigre ordinaire, malgré les risques d’incendie, pour optimiser le rendement, certains chauffèrent plus ardemment que d’autres leurs lieux d’élevage.
Ainsi, c’est à cause de cette lucrative et originale entreprise où l’on forçait un peu dame nature, que notre séduisant Château d’Eurre perdit une partie de son aile droite.
Elle fut reconstruite depuis avec des matériaux plus modernes mais ô combien moins majestueux.
Et oui, souvent, en affaire comme en amour, qui trop embrase mal éteint !
Alain Landy